L'orchestre Rom de Sulukule (Istanbul) - Photos de Nathalie Ritzmann et Jacques Robert - Jacques Robert
        
L'orchestre Rom de Sulukule (Istanbul) - Photos de Nathalie Ritzmann et Jacques Robert
Ce reportage sur l’orchestre Rom n’a été possible que grâce à la collaboration de Nathalie Ritzmann, qui est d’ailleurs la photographe qui a réalisé les trois premières photos du portfolio, photos prises au moment de la démolition du quartier de Sulukule. Je tiens à la remercier très chaleureusement pour cette collaboration.

Vurgün, Akif, Shenol, Sükrü (je ne garantis pas l’orthographe) m’accueillent ce jour de mai 2010 au local de l'association de solidarité et de développement de la culture rom de Sulukule. Ils font partie de l’orchestre rom de Sulukule qui perpétue la culture musicale tsigane tant au sein du quartier qu’au travers de la ville d’Istanbul et bien au-delà.
Mais ou suis-je ? Plus vraiment à Sulukule, le quartier a été détruit. Depuis plus d’un an, la commune de Fathi procède à une démolition systématique du quartier. Et en ce début mai, c’est fait, c’est fini devrais-je dire ! … Sulukule a disparu. L’espace vide laissé par l’ancien quartier est ceinturé depuis quelques jours par des barricades de tôles et pas un interstice, des kilomètres de tôles, des entrées sous la surveillance de gardiens qui ne veulent rien entendre à ma demande de pénétrer dans ce périmètre ! Comme si le pouvoir en place avait honte lui-même de ce qu’il a fait et voulait empêcher quiconque d’encore approcher ce qui a été un des quartiers les plus vivant d’Istanbul. Mais qui a été surtout le quartier d’une communauté, la communauté Rom d’Istanbul.

Vurgun, Akif, Shenol, Sükrü sont là, souriants, accueillants, décidés à me faire connaitre leur travail, leur passion.

Et pourtant… « Sulukule était jadis un des quartiers qui constituaient l’âme d’Istanbul. Autrefois connu pour sa musique, ses diseuses de bonne aventure, ses montreurs d’ours et pour ses tavernes réputées pour leurs danses du ventre accompagnées d’alcool et de mélodies gitanes où venaient s’encanailler nombre de stambouliotes, Sulukule a longtemps animé les nuits de la cité. En 1991, cependant, les autorités municipales conservatrices décidèrent de fermer ces tavernes assez peu conformes à la morale, privant, par la même occasion, les résidents de leur principal moyen de subsistance. » (Philippe Maurel http://ovipot.blogspot.com/2007/04/requiem-festif-pour-sulukule.html)

Depuis, le quartier n’avait cessé de se dégrader mais les solidarités s’étaient parallèlement renforcées et elles représentaient quasiment la seule manière de pouvoir continuer à survivre ici.

On pourrait croire que le projet consistait à reloger les Roms du quartier dans de nouvelles habitations au confort plus moderne. Mais il n’en est rien ou plutôt le projet est plus pervers que cela. Le projet du maire de Fathi prévoit de reloger les habitants du quartier à l’extérieur de la ville. Mais quand on connait l’étendue de la ville d’Istanbul (plus de 15 millions d’habitants), ce relogement signifie un éloignement de plusieurs dizaines de kilomètres, dans des habitations dont le coût est bien souvent dix fois plus élevé que le prix consenti à Sulukule.

Aussi les habitants vivent-ils cette situation comme un déplacement forcé et dissimulé de la population, voire comme une tentative de faire disparaître la culture rom et ses modes de vie.

Sükrü Pündük, président de l’association de solidarité et de développement a pourtant défendu la cause du quartier devant le parlement européen, mais malgré cette reconnaissance internationale, rien n’y a fait… D’ailleurs peut-on réellement s’en étonner quand on voit les difficultés actuelles des Roms en Europe, n’en faut-il comme preuve que les refoulements massifs effectués par la France en cette année 2010 sous la présidence de Sarkozy.

Voici donc le plus vieux quartier gitan au monde détruit, rasé, rayé définitivement de la carte, heureusement pas de la mémoire de ses habitants. La perte est immense, la communauté internationale s’en est émue mais en vain. Le parlement européen a même, si j’ai bien compris les explications que l’on m’a données, reçu Sükrü qui a tenté de défendre son quartier. Malheureusement en vain.

« Les rom, appellation turque pour les gitans, sont arrivés à Istanbul au XIème siècle, à l'époque byzantine, en provenance d'Inde. Certains d'entre eux sont allés s'installer aux quatre coins de la planète, d'autres sont restés... Pendant des siècles, la culture gitane s'est enracinée à Sulukule, y a posé ses marques, et le quartier est devenu un lieu de pèlerinage important de la communauté. » (Nathalie Ritzman - http://www.dubretzelausimit.com/article-30222402.html )

En ce début de 21ème siècle, et en trois ans la mairie de Fathi a balayé 1000 ans d’histoire, mille ans de culture.
C’est ainsi que 571 familles ont du quitter les lieux.
Une trentaine de maisons historiques devraient être sauvegardées et rénovées.

J’avais expliqué à mon amie Nathalie Ritzman (française installée depuis plusieurs années à Istanbul et qui fait un travail journalistique important au travers de son blog) que je souhaitais que l’actualité passée, on n’oublie pas Sulukule. Elle m’a parlé de Sükrü Pündük, de l’association de solidarité et de développement de la culture Rom de Sulukule. Elle m’a parlé de leur orchestre Rom.

J’ai proposé de les rencontrer, de témoigner par ces quelques photos de leur résistance. Dans leur local, ils ont joué pour nous au milieu de quelques habitants du quartier qui se réunissent là chaque jour pour parler, boire le thé, jouer aux cartes et organiser la défense de leur culture.
Nathalie R. explique :

« Sükrü, son Président, va pouvoir m'éclairer sur la situation actuelle de Sulukule. Ce sont finalement 337 familles qui ont quitté le quartier, au fur et à mesure des démolitions, pour habiter à une quarantaine de kilomètres de là, dans les appartements construits par Toki, l'agence pour le développement du logement.
A ce jour, 7 familles seulement y habitent encore... et pour cause. Şükrü a été le premier à revenir loger dans son quartier d'origine, il y a un an. Hormis les loyers de ces logements Toki affectés aux Roms de Sulukule - de 250 à 450 TL, soit 128 à 230 € -, les charges locatives mensuelles comme l'eau, le gaz, l'électricité et les charges communes, font grimper l'addition à près de 1000 TL/mois (510 €)... une somme absolument impossible à assumer pour ces familles.
Si l'on ajoute encore les frais de transport quotidiens, il n'est pas nécessaire de sortir d'une école supérieure pour comprendre que l'équation ne tient pas la route...lorsqu'on vit habituellement avec 200 ou 300 TL par mois.
C'est ainsi que les Roms de Sulukule sont revenus à leurs premiers amours. La plupart des familles ont vécu 3, 4 tout au plus 5 mois dans les appartements Toki.
Chaque logement libre a été rapidement occupé par une famille mise au courant par ceux qui ont fait le choix de faire demi-tour avant elle. Un nouveau Sulukule est né de ses cendres, très différent du premier...
Les occupations des membres de l'association présidée par Şükrü sont nombreuses. L'aide à la recherche d'emplois est une de ses priorités. Des rendez-vous sont pris avec d'importantes entreprises de textile, de nettoyage, de distribution de repas et pharmaceutiques notamment, pour leur demander d'octroyer des contingents d'emplois aux roms.
De même, l'association poursuit son oeuvre quant à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture aux enfants » (Nathalie Rietzman - http://www.dubretzelausimit.com/article-30222402.html )

Kobra le chanteur du groupe était absent, mais il nous a proposé de passer chez lui, à son atelier, ou il crée des vêtements, vêtements traditionnels roms, vêtements de fêtes, L’endroit est magique, au milieu d’un capharnaüm organisé, Kobra est la vedette, il parle, il sourit et rit, il montre, coud et bouge sans arrêt au milieu d’admirateurs, clients, famille, amis, ouvrières. Il fait le show avec une gentillesse étonnante. Kobra est toujours en représentation , avec le cœur grand comme ça, le cœur sur la main. Autour de lui tout est sourire. Il aime poser au milieu des articles de presse qui lui sont consacré et il aime faire poser ses proches.

Lors de mon court séjour, j’ai pu les voir jouer et chanter dans un restaurant lors d’une fête de mariage.

Ce reportage sur l’orchestre Rom de Sulukule se veut un hommage à leur combat de tous les jours et un soutien à leur projet de faire une tournée en Belgique. Toutes les aides sont d’ailleurs les bienvenues pour finaliser ce projet.


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